24/01/2010 22:43

IDENTITE - IDENTIFICATION

Amiens 15 janvier 2010


Dr. Jocelyn Hattab – Jérusalem


Je tiens tout d’abord à exprimer mon amitié et mon admiration aux professeurs Michel Vincent, qui m’honore de sa présence et à mon Maître le professeur Sam Tyano
qui ont eu le bonheur d’inventer, avec d’autres amis ici présents, COPELFI il y a 20 ans et qui est le succès que vous constatez.
Merci à vous professeur Mille
de nous offrir l’hospitalité de votre Service et de votre ville, mais aussi votre compétence.

Merci à vous chers organisateurs de cette rencontre de m'avoir invité à y prendre cette part première. Je vous félicite d'avoir pris ce risque et espère ne pas vous décevoir.

Venant d’Israël
je vous parlerai de la Bible.

Je voudrais repérer un fait auquel j’attache une importance capitale, puisque à mon sens il est la cause de la destruction de l’humanité par le déluge
et qu'il relève de notre propos d'aujourd'hui.
Lisez avec moi. Adam reçoit une signification à son nom,
ainsi Eve et Caïn,
Abel n’en reçoit pas, puis Set, puis plus rien, ni Enoch, ni Yuval, ni Tuval-Caïn, ni Lemech, ni Mathusalem qui sont tous des noms très évocateurs de riches significations. Rien, ils ne veulent rien dire ces noms et peut-être ces gens eux-mêmes. Ils ont un nom mais pas d'identité. Enfin, Lemech, peut-être parce qu’il avait 2 femmes, prend conscience du malheur, du désarroi de l’humanité, de son échec en sorte, et prénomme son fils Noé, Noah, « parce qu’il nous consolera de notre misère ». Consolation est de la même racine que Noah', Noé. Dieu quant à lui entérine cette nomination mais lui donne une autre signification : « Noé a trouvé grâce aux yeux de Dieu » ce qui ne rend rien en Français, mais en hébreu, Noah, נ-ח est le symétrique de ח-נ, חן la grâce.

Pendant 7 générations sur 10 entre Adam et Noah, les noms, donc les gens n’ont pas eu de signification, pas de sens. Une vie sans identité symbolisée et concrétisée par le nom, une telle vie n’a pas de sens, dans le sens de contenu et dans le sens de direction. Elle est donc vouée à l’échec, elle se noie car elle ne prend pas pied sur terre.

Pourrait-on être, sans être identifié? Le mythe biblique exclu cette possibilité.

L’acte de conception et de naissance est l’acte créateur par excellence. Donner le nom à sa création est le privilège donné à Adam et depuis aux parents, de personnaliser cette création qu’est l’enfant et de la concrétiser. Elle ne devient réelle que par cette nomination. C’est la signification de la cérémonie du baptême
dans le monde chrétien, de l’annonce du nom du garçon au moment de la circoncision
ou de la bénédiction à la synagogue
pour les filles dans le monde juif.
Cette nomination-identification
met en jeu des facteurs culturels et des facteurs psychologiques conscients et inconscients.
Nous avons mené une recherche auprès d’enfants
et de parents
pour mieux comprendre ces facteurs dans le choix du prénom. De façon significative, les enfants réputés normaux répondirent au questionnaire qu’ils étaient contents de leur prénom, qu’ils n’étaient pas prêts à le changer et qu’ils n’aimaient pas qu’on les appelle par d’autres noms ou surnoms. Au contraire, les enfants de notre service de psychiatrie infantile ou de la clinique externe étaient le plus souvent mécontents de leur prénom, désiraient le changer et proposaient soit le nom d‘un de leurs frères, soit celui d’un personnage célèbre. Il semble bien établi que la relation d’un enfant à son prénom est un indicateur fidèle de l’image de soi pour l’enfant et un indicateur des fantasmes parentaux. En cela, il devient le lieu éventuel des conflits relationnels.

Dans notre pratique, nous ne manquons jamais de préciser ces faits à la fois chez l’enfant et chez les parents. Le prénom ne saurait à lui seul déterminer une psychopathologie quelconque mais, associé à d’autres facteurs, il peut prendre une importance capitale et en tout cas indicatrice.

Nommer serait donner vie à son enfant mais quelle vie, une vie imposée, une destinée, la réalisation du fantasme parental narcissique,
il sera ce que je veux qu'il soit, ce qu'il doit être! C'est son destin ou alors lui signifierais-je par sa nomination ma prophétie, mes espoirs, ma confiance en lui.


Nous sommes à chaque instant la résultante intégrative de nos données biologiques innées et de toutes les expériences vécues jusqu'à cet instant même. C'est cela notre identité. Une identité de l'instant, identité changeante, qui peut s'enrichir, se parfaire, se satisfaire ou le contraire. Cela au hasard des contraintes biologiques et expérientielles.

Personne ne partage avec personne la même biologie et plus encore le même vécu. Jean Dausset,
prix Nobel de Médecine en 1989, je crois, se plaisait à répéter que nous sommes à 100% génétiquement déterminés et à 100% par notre environnement. Et le professeur Michel Revel
de le suivre en faisant remarquer que même les clones présentent certaines différences.

Nous acquérons cette identité dynamique par une suite d'identifications, mais pas seulement.

Le terme "identité" peut prêter à confusion avec celui d'"identification", et l'analogie ne devrait pas être si rapidement établie.

L’expression « identité de la personne humaine » se rencontre dans la  plupart des sciences humaines, sociales et médicales. Entendue ici comme l'ensemble des manifestations de la vie physique et psychique de l'individu  prises en compte par le droit pour identifier les destinataires et déterminer  le contenu de certaines normes juridiques, notamment celles visant à  protéger « le sentiment d'être soi ».

Cependant le registre symbolique est ici convoqué, notamment depuis le séminaire de Lacan
"L'identification"  (1961-62), séminaire dans lequel Lacan tord totalement l'idée simple de l'association avec l'imitation. Bien évidemment l'étymologie donne le id qui renvoie à identique, identifiable, identité, dérivé de idem, le même, la même chose, reposant sur isdem, qui exprime l'identité. Ibidem : au même endroit. Alibi : ailleurs. Et le fameux item : de même, aussi, en outre... Réitérer, répéter (ter étant la particule qui exprime l'opposition). Imiter vient différemment du latin imago, imaginis, image. Lacan pose la question de la relation du sujet au signifiant, et c'est ainsi qu'il élabore dans le séminaire ci-dessus cité la question de l'identification.
Laplanche
et Pontalis
nous rappellent que l'identification est un "Processus psychologique par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l'autre et se transforme, totalement ou partiellement, sur le modèle de celui-ci. La personnalité se constitue et se différencie par une série d'identifications". Ce n'est plus si vrai, la constitution de la personnalité est bien plus complexe et multifactorielle que la suite d'identifications. Des facteurs biologiques, événementiels, traumatiques, idéologiques y participent selon le modèle psycho-bio-social.
Comme le dit justement un proverbe africain:" Pour élever un enfant, il faut un village"!

Laplanche et Pontalis ne nous donnent pas de définition de l'identité, et le dictionnaire Larousse de la psychanalyse
non plus, hélas.

Cette notion semble bien problématique. Elle répond en tout état de cause à une nécessité narcissique de fonder notre être identifié en tant que tel comme un être satisfaisant nos valeurs et correspondant à notre idéal du Moi.

Si simple en apparence, identité de choses entre elles comme le dit le dictionnaire, confondue avec le « Moi » ou le « Je » pour mon regretté Maître, Serge Lebovici,
appréhendée par ses caractéristiques mais non par sa nature par les cliniciens de l'adolescence notamment. Cela parce qu'elle est changeante, nous ne sommes à aucun moment semblables au nous-mêmes du moment précédent, seulement dans notre corps, en tout cas macroscopique.
Les manuels de psychanalyse nous parlent longuement de la formation de la personnalité, de sa composition par le Moi, le ça et le Surmoi et leurs inter-relations, nous parlent des relations d'objet dans cette formation ou des facteurs structuraux. Erickson
décrit les différents stades de cette structuration de la personnalité. Je ne vous ferais pas l'affront de reprendre tout cela devant vous.

Mais je ne trouve pas de définition satisfaisante de la personnalité sinon comme résultante de ces nombreux facteurs et leurs interactions.

Je veux relever ici l’importance du regard, de la vue, dans ces processus d’identification et aussi dans la détermination de l’identité. C’est avant toute autre chose notre visage qui nous identifie. C’est dans le face à face que nous reconnaissons l’autre et nous reconnaissons nous-mêmes.

Face-à-face, dévoilement simultané de l’un à l’autre pour s’identifier en identifiant, en donnant sens à ce visage, en lui donnant une identité, un être, une histoire, une spécificité unique.

En français on se confronte, on s’adresse, on s'appelle, soi-même, " Comment TU t'appelles?". En hébreu on se face, ou on se fait face, on te demande comment t'appeler, c’est plus concret, plus visuel, peut-être plus humain mais aussi plus responsabilisant comme nous l’enjoint Lévinas
. Ce visage qui nous oblige en révélant son identité et celle de celui qui le regarde. Le paradigme serait le visage de l’enfant autiste
.
Ce visage de l’autisme nous interroge. C’est comme si cet enfant nous disait en détournant son regard, en nous ignorant, qu’il refuse cette fonction sociale si proprement humaine. Je ne veux pas être des vôtres, je ne veux pas de votre société et de votre sociabilité, je préférerais rester dans ma bulle. Je refuse mon identité. Une étude complexe menée par mon très regretté maître, le professeur Donald Cohen
et Ami Klin
de l’université Yale
, montrait que les autistes visent la bouche de celui qui parle face à eux contrairement à nous qui fixons les yeux. Leurs cerveaux différeraient justement dans cette aire de l’identification des visages en tant que tels, différents des autres perceptions visuelles. Ne voir que la parole de là où elle émerge mais ne pas voir le visage, l’être qui émet cette parole, qui s’en responsabilise, ce serait cela l’autisme, aussi cela. Nous apprenons cette complexité du regard aussi par les neurosciences. Les aires occipitales V4 et V5
de projection des images perçues dans leur forme, leur couleur, leur mouvement sont reliées non seulement au cortex rétro-orbital pour leur élaboration intellectuelle mais aussi au système limbique
pour leur implication affective.
N’avons-nous pas chacun des moments autistes, ne voudrions-nous pas avoir cette même capacité d’ignorer notre faisant face quand il nous dérange trop, par ses idées, par sa souffrance, par sa différence. Ceci est vrai pour toutes nos confrontations que ce soit au travailleur étranger, au pauvre, au malade mental
, à la veuve et à l’orphelin.

L’histoire et les histoires de l’humanité reflètent ces faces à faces, ces yeux dans les yeux, à la recherche de l’au-delà du regard de l’au-delà du cristallin, de la rétine et même du cortex rétro-orbital.

Noé en fût le premier exemple. Une fois prise sa décision de noyer son monde, Dieu se mira dans Noé, en Hébreu Noah’, en miroir : Hen,

ונח מצא חן בעיני ה'

C ’est précisément cette image que Dieu de la Bible trouva en Noé. Il le sauva, lui, sa famille et les animaux qu’on sait et à travers eux l’humanité, en tout cas son génome, et la faune d’alors. C’est là la leçon du déluge, que ce Dieu puisse se reconnaître en nous, confirmer son projet princeps : une humanité à son image. Celle de l’absolument Bon et Bien. Et nous reconnaître dans cet absolu possible. Projet au succès peu probable à mon sens. Mais c'est là une autre discussion!

Autre histoire biblique de face-à-face. Sara pleurant sa stérilité, proposa à son époux Abraham
, sa propre servante Agar, pour qu’elle enfante pour elle. Premier cas de mère porteuse. Agar
enceinte d’Ismaël
, s’autorisa à dédaigner sa maîtresse, à la regarder de haut. Celle-ci demanda son renvoi, accepté à contrecœur par Abraham. Dieu vît cette femme et prit pitié d’elle et la bénit en une descendance abondante en un lieu appelé «  le puits du vivant voyant ».

Si Sara voulait et pouvait chasser de son regard cette servante arrogante, celle-ci ne pouvait tout autant échapper au regard de Dieu, bien au contraire. Sara et Abraham, nos ancêtres, nous confrontent à la vue d’Agar et d’Ismaël dans leur souffrance, en transposition actuelle, le message est clair et prégnant.

Je pense avec d’autres, que c’est dans la reconnaissance de nos visages si semblables, Israël et Ismaël, génétiquement issus du même Abraham, dans notre vis-à-vis, notre face-à-face, à travers le visage d’Abraham que nous pourrons enfin nous accepter. Au risque de choquer les esprits modernes et humanistes, je défends l’idée que notre guerre avec le monde arabo-musulman est basée, ne serait-ce qu’en partie, sur nos croyances religieuses respectives alors que cette même foi, la reconnaissance de notre visage commun, pourrait devenir notre voie vers la paix.

Comme nous l’enseigne l’épisode d'Agar, nous pouvons interpréter et aborder la misère, la souffrance de milles façons, nous pouvons même l’expliquer de milles autres, mais nous ne pouvons y soustraire notre regard. Non seulement voir mais regarder. Garder encore et encore cette image, re-garder. Ces images de souffrance dans le monde nous sont jetées au visage à chaque journal télévisé. Des enfants affamés, des corps déchiquetés, des réfugiés en perdition, des ensevelis sous les bombes et les tremblements de terre, des noyés des tsunamis. Autant de visages que nous ne voulons plus voir. « Cachez-moi ce visage que je ne saurais voir » dirait Molière
. Cette banalisation du face-à-face à la souffrance est le pire affront qui puisse être fait à ces victimes dont nous portons la responsabilité, en tout cas pour certaines. En exprimant mon empathie à ceux qui souffrent, je m'identifierais à leur souffrance, je la ferais mienne sans pour autant souffrir autant qu'eux bien sûr. Car combien sont ceux qui compatissent et abandonnent leur bien être pour vivre la même souffrance que ceux qu'ils défendent si bien? En m'identifiant à ces gens qui souffrent, je modifie mon identité. Je suis désormais pour ceux à qui mon identité importe, Jocelyn, celui qui a dit à Amiens que la souffrance des Palestiniens est intenable et inacceptable, sans pour autant en assumer toute la responsabilité et surtout penser qu’elle se résoudrait par la souffrance des Israéliens ! Chaque moment de ma vie, chaque expérience, chaque rencontre ou lecture va enrichir et en tout cas modifier mon identité. Que ce soit par identification, imitation ou opposition et négation.

C'est là la clé du questionnement hautement et spécifiquement humain, qui l'identifie, le " Qui suis-je?" Réponse: celui qui se demande continuellement qui il est! Qui se fait face, face à face non seulement narcissique, mais critique aussi.

Face-à-face, dévoilement simultané de l’un à l’autre pour s’identifier en identifiant, en donnant sens à ce visage, en lui donnant une identité, un être, une histoire, une spécificité.

C'est bien là le thème et la leçon que nous tirons du merveilleux et cruel roman de José Saramago
, "l'Aveuglement". Sans visage, sans vue du visage, sans confrontation du regard, point d'identité. Ce n'est pas seulement l'impossibilité évidente d'identification de l'autre due à l'absence du regard mais aussi la perte d'identité de celui qui ne peut être vu. Aucun des personnages n'a de nom. Ils sont désignés par leur action du moment.
C'était aussi le projet des Nazis qui décidèrent d'identifier les déportés dans les camps par un numéro tatoué sur leur bras. C'est ainsi que le ressentit et le décrivit Primo Levi
dans :" Si c'est un homme".

N'est-il pas encore courant de désigner les malades dans les hôpitaux par " la dame du 4" ou " le cancéreux du 10"!?

Etant "un animal social" je dois m'identifier, c'est à dire me spécifier et par là m'isoler par rapport à l'autre. Cette identification procède d'un double mouvement: de spécification, d'individualisation d'une part et de groupage, de fonte dans un groupe, jusqu'à l'universalisation d'autre part, inclusion et exclusion.

Surtout à l'adolescence
mais en fait tout au long de notre vie nous sommes confrontés à ce double mouvement d'identification-spécification et d'appartenance à un groupe. Ainsi de façon quasi anecdotique lorsque vous dites à votre interlocuteur que vous avez mal à la tête il s'empresse de vous soustraire à votre isolement disant que lui aussi a mal à la tête et maintenant justement, vous n'êtes pas le seul. "Moi aussi" serait le maître mot de nos relations sociales. S'identifier à soi-même, qu'à soi-même ou à l'autre, aussi.
L'autre m'empêcherait de n'être que moi-même mais il m'est indispensable à ma propre reconnaissance. Ainsi dans le mythe de Robinson Crusoé
, celui-ci ne résiste à son isolement que quelques jours, il doit appeler à la rescousse Vendredi, la veille du Chabat, ne pouvant plus supporter l'angoisse de sa solitude. Deux c'est un de trop, le mythe de Caïn et Abel ! Un, c'est intenable. Notre identité, donc notre existence passe inéluctablement par la présence de l'autre, la confrontation avec l'autre.

Notre identité est avant tout notre identité corporelle. Nous sommes corps avant d'être psyché. Ou plutôt, nous sommes esprit parce que nous sommes corps. Nous nous identifions, nous ne pouvons nous identifier que par notre corps, dans son anatomie et sa physiologie. Cette anatomie et cette physiologie incluent l'organe et les fonctions psychiques, mentales du cerveau.

Outre ses fonctions motrices, sensitives, végétatives, notre cerveau remplit des fonctions psychiques, cognitives, affectives, les fantasmes, désirs, pulsions. Les processus d'imitation et d'identification sont des processus cérébraux. Comme le disait si bien Jean de Ajuriaguerra
, que certains d'entre nous ici ont connu: " Tout est dans la tête et rien dans l'auréole"!

L'identité de l'être est un fait réel dans le moment de sa connaissance. Son identité est un processus qui commence à sa naissance et prend fin à sa mort. En fait, l'enfant à venir, l'enfant imaginaire est déjà identifié et parfois déjà nommé avant même d'être conçu.

Les cadavres doivent être identifiés pour des raisons culturelles, y compris religieuses. Et cela en rapport avec leur vie, identifiée en tant qu'anciens vivants.

Nos sensations corporelles, proprioceptives et viscérales procèdent de notre identité humaine dans sa dimension végétative. La satisfaction corporelle après une défécation
longtemps retenue, nous identifie à notre corps et nous confirme dans notre identité corporelle. Cela a été dit du bébé mais ce n'est pas moins vrai à tous les âges.
Vraisemblablement sous des contraintes culturelles Freud
n'aurait pu retenir que les pulsions sexuelles, ce qui était déjà un exploit mais ne pouvait aussi s'attacher aux pulsions et aux satisfactions anales. Il vivait de fait dans une culture hautement anale.
Un jeune séminariste catholique
qui demandait à se convertir au judaïsme, était questionné par les rabbins qui tentaient de l'en dissuader, sur ce qui l'attirait tant dans cette nouvelle foi. Sa réponse fût: " La bénédiction de remerciement que vous dites à Dieu après avoir assouvi vos besoins défécatoires". Il voulait reconnaître par-là l'importance que donne le Judaïsme à l'intégrité ou l'intégration de l'esprit et du corps et vice versa.
C'est bien pour cela que la biométrie
est plus utilisée que la psychométrie pour nous identifier. Imagineriez-vous une carte d'identité qui donnerait votre profil psychique plutôt que vos caractéristiques anatomiques? C'est donc bien dans et par notre corps que nous nous identifions et que nous sommes identifiés.

Ce faire nous contraint à dire quelques mots sur la biométrie qui nous questionne et nous angoisse aussi bien en France qu'en Israël et ailleurs.

Le philosophe Xavier Guchet
s’interroge sur les conséquences de la construction d’un pouvoir biométrique, qui apparaît comme un système de contrainte bien plus insidieux qu’un simple contrôle policier. Loin de constituer un objet de rejet par la population, la biométrie révèle l’ambivalence de notre rapport aux usages techniques, notamment lorsqu’ils introduisent une individualisation de nos rapports au pouvoir ou valorisent l’efficience de nos comportements sociaux. Dès lors, comment appréhender la violence de cette technique ? Comment faire ressortir sa dimension coercitive ? Les techniques biométriques n’ont pas une signification essentiellement policière, même si bien sûr la police en fait et en fera de plus en plus usage. Ces techniques sont les points d’appui d’un nouveau biopouvoir au sens de Foucault
, c’est-à-dire d’un ensemble technologique qui fait entrer la vie dans un régime de pouvoir inédit.

Il existe bien sûr des militants anti-biométrie. Leur analyse est que ces techniques d’identification contribuent à instaurer un contrôle généralisé de la population. Le pouvoir se doterait de moyens de contrôle redoutables, laissant les citoyens complètement démunis, rendus totalement transparents.

Il faut différencier identification et authentification. Ces cartes bio métriques ont le pouvoir d'authentifier son porteur comme étant son propriétaire. Authentifier par rapport à soi-même ou identifier par rapport à d'autres.

L’origine policière et judiciaire de la biométrie au 19e siècle, dans l’anthropométrie de Bertillon
  ou la dactyloscopie de Galton
, est souvent évoquée pour dénoncer l’instauration aujourd’hui d’un Etat policier
dans lequel les citoyens sont en passe d’être tous contrôlés en permanence. Les débats autour des usages de la biométrie se déterminent très souvent à partir de motifs comme la défense des libertés individuelles, la protection des données personnelles et le problème de l’interconnexion des fichiers. Dans ce contexte, la référence à Big Brother
est presque systématique. Rares sont les articles de presse qui n’y font pas allusion. La biométrie est presque toujours discutée à l’intérieur d’une opposition entre d’un côté le pouvoir et ses communicants qui expliquent que la biométrie, à terme, produira davantage de sécurité et de confort dans la vie quotidienne, et de l’autre côté ceux qui expliquent que la biométrie nous prépare un Etat totalitaire
et policier. Les citoyens doivent alors entrer en résistance contre ce pouvoir pour défendre leur liberté.

Voilà pour la biométrie.

Nous avons en commun, nous tous ici et ailleurs, environ 99% de notre A.D.N.
le reste nous différencie. C'est peu alors que nous nous percevons si différents les uns des autres. C'est par nos corps que nous nous ressemblons et que nous nous différencions.

Nous rejoignons le mythe de la création d'un seul homme qui nous enseigne la spécificité de chacun et son universalité. Tous d'un même père et cependant si différent l'un de l'autre.

Je crains bien que nous psychanalystes et psy… en général, ayons par trop négligé ce corps pour ne faire de nous que de purs esprits ayant même oublié notre cerveau, outil indispensable à nos fonctions mentales. Freud le neurologue parlait du Roc biologique pour désigner cette référence inéluctable à notre essence matérielle, c'est-à-dire corporelle.

Les recherches modernes sur l'anatomie et la physiologie du cerveau et notamment la neuro-psychanalyse
, nous ouvrent des horizons nouveaux pour notre compréhension des phénomènes psychiques qui fondent notre identité.
Le concept de soi ou l'identité de soi se réfère à la compréhension globale ainsi que du monde autour de nous et qu’un être sensible a de lui-même. Elle peut être distinguée de la conscience de soi, qui est simplement une prise de conscience de soi-même. Elle est aussi plus générale que l'estime de soi, qui est l'élément purement évaluative du concept de soi.
Le concept de soi est composée d'auto-évaluation relativement permanente, comme les attributs de la personnalité, la connaissance de ses compétences et habiletés, sa profession et son passe-temps, et de connaître ses propres caractéristiques physiques. Par exemple, la déclaration, «Je suis paresseux» est une auto-évaluation qui contribue au concept de soi. En revanche, l'affirmation «Je suis fatigué» ne serait normalement pas considérée comme faisant partie de l'autonomie d'une personne-concept, car la fatigue est un état temporaire.
Le concept de soi ne se limite pas au présent. Il correspond aux espoirs, craintes, des normes, des objectifs et des menaces. Mois possibles mais fonctionnant comme des motivations d'un comportement futur et elles fournissent aussi un cadre d'évaluation et d'interprétation pour la vue actuelle de l'autonomie.
En philosophie, nous pouvons aussi évoquer le concept de l'identité ipse «qui suis-je?" introduit par Paul Ricœur
.
De fait, le noyau même de notre identité serait cette fonction hautement et sans doute spécifiquement humaine, éminemment identitaire de la nature humaine, à savoir "la conscience de soit ". Antonio Damasio
et Francis Krick
, lui aussi prix Nobel pour sa découverte de l'A.D.N. avec Watson, se sont penchés sur ce problème fondamental. Notre cerveau est composé de10.11 neurones reliés entre eux par 12.15 synapses. Qui plus est, 99,8 % de ces cellules communiquent entre elles et seulement 0,2% sont reliées au monde extérieur. Notre cerveau
est un autiste! Il intègre quelques données venant de l'extérieur et fait marcher quelques muscles et pour le reste il s'occupe de lui-même. Ce qui a fait dire à Krick que le thalamus est le lieu de l'intégration et de la coordination de toutes les autres fonctions et leur relation avec le monde externe, soit la conscience de soi, la conscience d'être au monde tout en étant soi-même.

Notre identité est notre mode spécifique d'être au monde dans notre anatomie, dans notre fonctionnement y compris mental, dans notre conscience de nous-mêmes et dans nos relations sociales.

Cette identité se construit tout au long cours de notre vie sur la base de nos données génétiques qui ne peuvent s'exprimer que dans l'environnement qui nous est d'abord donné puis choisi. Que ce soit l'utérus de notre mère, l'école où nous sommes inscrits, le pays où nous vivons, son climat, nos relations sociales, amicales, amoureuses, tout en fait. Cela se fait par un processus ininterrompu d'identifications d'abord imposées puis progressivement élaborées et choisies par nous-mêmes.

Identité corporelle, certes, mais insuffisante pour apaiser notre angoisse existentielle.

Les principes de la psychologie du Soi, Self Psychology, incluent la nécessité d'une appartenance groupale, nationale, religieuse ou idéologique afin de se constituer en un Soi.

Je suis de ces "imbéciles heureux qui sont nés quelque part" n'en déplaise à Georges Brassens
. Je ne suis pas le seul. Nous devons être à peu prés 7 milliards d'identifiés nationaux. Je ne me risquerais pas trop en pariant que vous aussi êtes sensibles aux succès de la France dans les domaines sportif, scientifique, culturel et autres. Ne vibrez-vous pas aux accents de la Marseillaise
aux Jeux Olympiques
? Pour autant que cela soit regrettable et choque nos esprits libéraux, égalitaristes, il se trouve que le commun des mortels préfère mourir quelque part que vivre n'importe où!
"Le lien social dans toute société est nourri de représentations collectives en partie imaginaire et en partie en rapport avec la réalité et la vie du groupe qui les produit. L'imaginaire nous renseigne sur une société autant que ses données objectives". Dixit Shmouel Trigano
.
Nous assistons ces 20 dernières années à un double mouvement. D'une part un effacement des frontières entre les états et parallèlement une exacerbation des spécificités nationales. Sitôt levé le poids de l'Empire Soviétique
, les états de l'ancienne URSS se sont redécouvert une identité nationale qui n'était qu'étouffée n'ayant jamais disparue. En Yougoslavie
cela a mené à des affrontements sanglants à l'intérieur même des familles. C'est dire l'emprise de cette identité nationale, ethnique dans ce que nous sommes, dans notre représentation de soi, dans notre conscience de soi.
S'il se fait une globalisation économique, il ne se fera jamais une globalisation identitaire. Voyez les prix Nobel, les festivals de films
, les jeux olympiques,
les grandes foires internationales et surtout les luttes et les guerres identitaires. Nous sommes, au Moyen Orient
bien ou plutôt mal placés pour le savoir! Effectivement c'est bien parce que nous nous identifions Juifs que nous revendiquons un pays selon ce même principe du droit des peuples, y compris les peuples palestinien et juif à une terre, principe bien défendu par les universalistes. C'est hélas le même pays que ces deux peuples revendiquent, à juste raison, au nom de leur identité nationale!
Je crois savoir qu'ici en France
, le débat sur l'identité nationale éveille les passions. C'est dire à quel point cette notion est prégnante dans les consciences et nécessaire au bon fonctionnement mental des individus quoi qu'en disent les penseurs " bien pensant ".

Les individus tentent d'accéder à (ou de maintenir) une identité sociale positive. L'identité sociale positive est basée, pour une large part, sur les comparaisons favorables qui peuvent être faites entre le groupe d'appartenance et certains autres groupes pertinents. Le groupe doit être perçu comme positivement différencié ou distinct des autres groupes pertinents. Lorsque l'identité sociale est insatisfaisante, les individus tentent soit de quitter leur groupe pour rejoindre un groupe plus positif, et/ou de rendre leur groupe distinct dans un sens positif.

Plus « objective », l'identité sociale englobe tout ce qui permet d'identifier le sujet de l'extérieur et qui se réfère aux statuts que le sujet partage avec les autres membres de ses différents groupes d'appartenance (sexe, âge, métier, ...). L'identité sociale comprend les attributs catégoriels et statutaires qui se réfèrent à des catégories sociales où se rangent les individus (groupes, sous-groupes : « jeune », « étudiant », « femme », « cadre », « père »…). C'est souvent une identité « prescrite » ou assignée, dans la mesure ou l'individu n'en fixe pas ou pas totalement, les caractéristiques. Cette identité sociale situe l'individu à l'articulation entre le sociologique et le psychologique. Elle envisage, comme le souligne Tajfel, le rôle joué par la catégorisation sociale qui selon lui « comprend les processus psychologiques qui tendent à ordonner l'environnement en termes de catégories : Groupes de personnes, d'objets, d'évènements […] en tant qu'ils sont équivalents les uns aux autres pour l'action, les intentions ou les attitudes d'un individu »

L'identité culturelle quant à elle, regroupe tout ce qui est commun avec les autres membres du groupe, telles les règles, les normes et les valeurs que le sujet partage avec sa communauté. On peut également parler de l'identité interculturelle dans les cas de contacts entre cultures différentes (donnant lieux à des processus d'enculturation et d'acculturation), identité qui comme le soulignent T. Rimoux et G. Hervelin est alors « organisée autour d'une pluralité de systèmes autonomes les uns par rapport aux autres mais dépendants du contexte dans lequel ils s'actualisent. » L'identité culturelle renvoie donc aux descripteurs identitaires liés aux valeurs et aux codes auxquelles tiennent ou que revendiquent les individus, aux représentations sur ce que sont et doivent être les choses, et donc plus globalement à la question du sens.

L'appartenance à une culture, et donc l'identité culturelle, se traduit ainsi par l'adhésion aux normes et valeurs de cette culture. Selon Zavalloni les valeurs sont le point de rencontre entre l'individu et la société, l'une des caractéristiques primordiales de l'identité étant qu'elle possède un noyau central de valeurs difficilement amovibles qui sont la liaison essentielle entre l'individu, sa culture et ses différents groupes d'appartenance.

L'identité sociale peut créer une dérive identitaire, en cas de centrage quasi exclusif sur le groupe et indifférence, voire hostilité, vis à vis des autres groupes, et perte en parallèle d'une partie de l'identité personnelle et du sentiment d'appartenance à l'ensemble de l'humanité (identité planétaire)

L'identité du territoire (pays, provinces, régions naturelles, petit pays) est un facteur essentiel de l'identité culturelle. La France apparaît d’ailleurs comme : « un pays de pays [...] tirant son identité de sa diversité unique, et construisant son unité sur la richesse et la complémentarité de ses différences » (J.F. Revel
). Cette identité, ainsi que le montre l'exemple de la Touraine et du Vendômois, apparaît comme une construction résultant notamment des travaux d'érudition des XIXiéme et XXiéme siècles.[]
Paul Valéry
explique quant à lui que l'identité européenne vient probablement du confluent de trois influences : l'abstraction de la pensée grecque, l'organisation romaine et les valeurs de solidarité de toute l'humanité propagées par le christianisme même si celui-ci n'en fut pas l'inventeur.

J’insiste, peut-être lourdement, sur l’identité somatique, corporelle et l’identité de groupe, non seulement parce qu’elles sont constitutives de notre être en l’identifiant mais aussi parce qu’elles jouent un rôle primordial en clinique, dans le transfert et le contre-transfert. Avant d’être des psychothérapeutes et des patients nous sommes des corps individualisés et appartenons à un groupe auquel nous nous identifions. De fait, le transfert surtout et parfois le contre-transfert aussi sont des erreurs d’identification. Nos patients nous prennent pour ce que nous ne sommes pas et se conduisent vis à vis de nous comme si nous étions quelqu’un d’autre. Vous voyez qui je veux dire! Pour ce qui est du transfert, nous savons que c’est là un facteur essentiel au déroulement positif de la psychanalyse, et nous le suscitons. Pour ce qui est du contre-transfert cette erreur d’identification, à savoir, prendre notre patient pour un autre objet d’amour ou de haine, érotique ou autre, est pire qu’une faute, c’est un crime.

Nos patients ont avant même la première séance une représentation corporelle de nous, qui forge le pré-transfert. La cure est jalonnée d’événements corporels émanant soit du patient soit du thérapeute. L’heure de la séance y est pour quelque chose, les habitudes alimentaires des uns et des autres, aussi. Utiliser ou nom les toilettes de son thérapeute, pénétrer dans sa vie intime, sentir les odeurs de sa cuisine, repérer les détails qui font de lui un être humain " comme les autres". Loin de parasiter la séance et l’analyse, ces faits sont riches d’enseignement sur les processus régressifs, sur leur contenu agressif, anal ou érotique. Comme n’importe quel autre contenu ils prennent toute leur valeur en étant analysés. Les flatulences
et autres rôts sont des signifiants non moins riches que les rêves.

L'identité groupale du thérapeute est importante dans le choix du patient. Et nous savons que tel ou tel patient est venu à nous parce qu'il pense que nous sommes de telle ou telle obédience, de telle ou telle religion, de tel ou tel parti et autres appartenances. Parfois pour et parfois contre. Transfert amoureux, régressif ou agressif, compétitif.

Je me souviens de difficultés relationnelles que j'ai eu un temps avec mon analyste. Elle était comme tous les psychanalystes israéliens à cette époque, athée et même antireligieuse. Chaque fois que j'évoquai un contenu lié à mon attachement thoranique, elle me l'interprétait comme une régression ou un attachement à des structures surannées et périmées. Jusqu'au jour où je trouvais que ce n'était pas ce que j'attendais d'elle et demandais une séance face à face. Je lui signifiais alors que ce sera avec plaisir et intérêt que je discuterai en face à face avec elle des valeurs du Judaïsme et de sa relevance actuelle mais dans mon analyse je n'ai pas à me "battre" pour le défendre. Depuis nous avons repris le cours de cette analyse sans ce genre d'accrocs et comme vous le voyez elle s'est très bien terminée.

A ce propos, longtemps les analystes israéliens et leurs patients étaient confrontés à des problèmes d'identité de langage. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient communiquer dans sa langue maternelle. Nous savons tous quelle importance attacher aux nuances de la langue maternelle. J'avais beau essayer de faire percevoir à mon analyste immigrée d'Allemagne, la valeur différentielle des différentes intonations de certaines expressions, elle ne pouvait saisir toute la saveur d'un " Merde!" venant ponctuer une association particulièrement angoissante. Implicitement nous savions que nous avions décidé de nous engager dans l'aventure sioniste et de lutter pour notre pays et cela nous rapprochait. De tels phénomènes s'expriment aussi en Europe je suppose, se sont exprimés en Argentine.

Cela nous conduit enfin à la clinique.

Plus un phénomène est complexe et multifactoriel plus il est enclin à être perturbé, parasité, troublé dans le sens de pathologique.

Nous n'allons pas passer en revue toute la pathologie des troubles identitaires.

Stéphane Thibierge
dans son livre: " Clinique de l’Identité" part d'observations cliniques, ce qui permet de recueillir les éléments clés, les fragments typologiques de ces pathologies fragmentées, pathologies de la reconnaissance et de l'identité. Ces psychoses - syndrome de Fregoli, syndrome d'illusion des sosies, syndrome d'inter métamorphose, transsexualisme - donnent lieu dans leurs troubles de la reconnaissance et de l'identité à une "décomposition des coordonnées de la reconnaissance", et, partant, à l'identification des composants de l'identité. Ces psychoses livrent dans la lecture psychanalytique les éléments structuraux qui fondent ce qu'est l'identité au sens analytique, tout aussi bien au sens clinique.
Les troubles les plus graves de l'identité sont liés au corps. Les dépersonnalisations des jeunes psychotiques qui ne se reconnaissent plus dans leur corps, dans l'organisation de leurs viscères, en sont le pire exemple. Leur angoisse d'annihilation du corps perçu comme étranger à soi, comme dys-anatomique. Notre amie Colette Chiland
nous a fait prendre conscience de la souffrance des transsexuels
qui ne peuvent identifier leur corps à leur psychisme, et leur psyché à leur corps. Deux en un, sans savoir lequel est le vrai, les deux. Il semblerait que la chirurgie dite réparatrice ou adaptative ne résoudrait pas, peu s’en faut le conflit identitaire sous-jacent. En effet, dit Colette Chiland, « Quand elle-devenue-il se choisira une compagne ce sera une femme conforme aux vieux stéréotypes de la féminité » et encore «  après l’intervention s’est instauré un mode de fonctionnement où déni et clivage dominent . »

Sara a été violée à l’âge de 15 ans. Je la vois peu après pour une expertise. Elle est figée dans un état anxieux profondément douloureux, elle refuse de me regarder en face, elle tremble de tout son corps, elle sait pourquoi elle est là mais ne peut en parler. Elle s’affale dans le fauteuil et pleure. Soudain elle se lève, «  je suis Rivka » me dit-elle avec un sourire sarcastique, elle se promène dans mon bureau, se parle avec elle-même puis s’adresse de nouveau à moi, me raconte ce que fait Rivka qui n’a aucun problème et n’a rien à faire ici. Je la laisse continuer sur ce mode de défense maniaque encore quelques moments. Le trouble dissociatif post-traumatique gravissime qu’elle présente est d’un très mauvais pronostic. Ne pouvant plus être « elle qui a été violée » dans son corps et dans son identité elle doit se renommer se recréer pour survivre à sa douleur.

On retrouve pratiquement toujours dans l’anamnèse des troubles de la personnalité dits « états limites » une agression sexuelle plus ou moins précoce. La symptomatologie complexe de ces troubles se caractérise par ce que les anglais appellent : « previsible unpresivibility », une imprévisibilité prévisible. Tout est flou, tout est changeant, tout est surprise, tout est tromperie. Kernberg
, le théoricien de ces troubles, souligne un des symptômes "identity diffusion". Et alors, dit-il, les actes d' auto-mutilation
si fréquents et si dramatiques, protégeraient contre cette diffusion de l'identité. Cette jeune fille, car c’est dans l’immense majorité des cas une jeune fille, passe son temps à vous surprendre en tant que thérapeute mais c’est aussi ses amis, ses parents qu’elle surprend . «Elle fait tout le contraire de ce qu’on lui dit…. Elle n’est jamais là où elle avait promis d’être » En fait « elle n’est jamais » elle a perdu son identité, ou plutôt son identité est instable, imprécise, imprévisible. De ce vide identitaire découle le grand danger suicidaire de ces jeunes filles si attachantes, si agaçantes, si difficiles à traiter et pourtant tellement avides de traitement, de bons traitements.

Or c’est bien cela le traumatisme psychique, il introduit une faille profonde et profondément douloureuse dans la conscience de soi, donc dans l’identité de l’être. L’effondrement des mécanismes d’adaptation qu’est le traumatisme détruit la personne, la dénude, lui déni sa perception d’être. C’est donc en redonnant cette perception de soi par une approche affective surtout ou même uniquement, une présence humaine, chaleureuse, physique prudente que nous pourrons aider ces personnes à se ré-identifier.

Je crois savoir que la suite de cette journée fera une plus grande part à la pathologie j’en resterai donc là. 

Je ne pourrais terminer cette présentation sans essayer de nous confronter aux dimensions éthiques liées à ces considérations sur l’identité.

L’éthique se fonde sur trois assomptions. La première serait que chaque être humain est libre de choisir entre le Bien et le Mal. La deuxième serait que l’homme aurait plutôt tendance à faire le mal que le bien, c’est pour cela qu’il faut lui mettre les limites que sont les lois et les principes éthiques.

C’est là que j’articulerais l’impératif de Lévinas de voir en l’Autre mon obligation vers lui, son existence même étant ma contrainte de son bien être. C’est un impératif justement parce que ce je n'ai pas une tendance naturelle et bien moins un instinct à faire le Bien. Il n’y a pas d’instinct à faire le bien. On pourrait le regretter. Il n’y a que le choix, et c’est déjà pas mal.

Sans autonomie pas d’éthique disions-nous. Mais il serait tout aussi peu éthique que d’affirmer et exiger une autonomie qui ne serait au mieux que partielle. Le paradoxe auquel nous sommes confrontés, et il serait immoral de nous en dérober, étant l’exigence d’autonomie de choix d’êtres qui ne le sont pas, cette exigence elle-même ne pouvant être autonome, libre.

Nous connaissons tous cet adage des 3 révolutions qui mirent l’homme à la place qui lui revient : la révolution copernicienne
mettant le Soleil
au centre de l’Univers
et non plus la Terre
 ; la révolution darwiniste
mettant l’homme dans la continuité des animaux et pas au-dessus d’eux et enfin la révolution freudienne, mettant l’homme à la merci de son inconscient questionnant ainsi son autonomie.

L’éthique étant justement cette attitude qui devrait m’astreindre à considérer aussi l’autre dans mes actes et mes pensées, son bien être autant que le mien, c’est bien là où l’être émerge, où il s’identifie et se crée, dans son nom, dans son face-à-face avec moi que je suis le plus sollicité dans mon éthique. Le patient s’identifie en tant que tel par sa souffrance et par sa demande à être apaisée, je m’identifie comme médecin et thérapeute prêt à faire mienne cette souffrance et tenter de l’apaiser.

Pour conclure et résumer, je dirai qu’être c’est être identifié. De là, l'identité serait cet attribut spécifiquement humain parce qu'il inclut la conscience de soi dans toutes ses dimensions: somatique, mentale, spirituelle, groupale. Identifié par le nom que ses géniteurs lui donnent, identifié dans son corps à travers ses perceptions proprioceptives, identifié par la conscience qu’il a de soi. Identifié aussi par son appartenance au groupe auquel il appartient inéluctablement soit de naissance soit par choix.

L’acquisition de cette identité indispensable à la survie est un processus qui dure une vie. Il commence parfois dans les fantasmes des géniteurs et finit sur une pierre tombale où elle se fige à jamais.

Phénomène complexe, multifactoriel, il n’est pas sans aléas. Plus ou moins bien acceptée par l’enfant à travers le prénom que ses parents lui donnent. Lieu d’ambivalence entre les parents et l’adolescent et parfois de conflits majeurs. En psychopathologie, troubles de l’identité, d’abord corporelle, dépersonnalisations, troubles de l’identité sexuelle jusqu’au transsexualisme. Mais aussi troubles psychotiques de l’identité : identification infra-symbolique, « concrète » à un autre existant ou défunt, valorisé ou haï.

Revendications d’identité trop souvent sanglantes entre des groupes et des sous-groupes qui n’arrivent à s’identifier c’est à dire se narcissiser qu’en dénigrant l’autre jusqu’à l’éliminer.

Alors, pour reprendre ce cher Shakespeare
et son Hamlet
 : « être ou ne pas être, c’est là toute la question de l’identité de l’Etre ».


Je vous remercie.